Vu de Berlin : leçons grecques

Petit rappel historique. La crise grecque a débuté en janvier 2009, lorsque les marchés, inquiets de l’explosion de l’endettement public qu’ils ont eux-mêmes provoquée par leur inconséquence, se sont mis à scruter les dettes souveraines des pays de la zone euro. Ils se sont alors aperçus, dix ans après l’entrée en vigueur de la monnaie unique, que la dette grecque n’offrait pas les mêmes garanties que la dette allemande, la situation économique n’étant pas vraiment identique, et qu’il devenait urgent de demander à Athènes une prime de risque (et dans une moindre mesure à Dublin, Madrid et Lisbonne). Surtout, ils ont aussi réalisé qu’il n’existait pas de gouvernement européen et donc pas budget capable d’organiser la solidarité entre États en cas de choc asymétrique au sein de la zone euro.

Cette première crise a rapidement pris fin, le ministre allemand des finances de l’époque, le très orthodoxe Peer Steinbrück, ayant proclamé fin février 2009, que jamais l’Allemagne ne laisserait la Grèce faire faillite. Les écarts de taux entre les emprunts allemands et grecs se sont alors resserrés, le langage ferme et carré du ministre allemand ayant convaincu les marchés de circuler. Fin du premier acte.
En octobre-novembre 2009, la seconde crise grecque éclate. L’Allemagne n’est alors plus gouvernée par une coalition CDU/CSU-SPD, mais par une alliance entre la CDU/CSU et les libéraux du FDP. Ce qui semblait évident neuf mois plus tôt ne l’est plus. La chancelière allemande, Angela Merkel doit composer avec l’euroscepticisme du FDP, mais aussi de la CSU qui se radicalise après quelques claques électorales. Tous deux sont partisans de laisser la Grèce faire faillite : elle a violé ses engagements, qu’elle se débrouille ! Une seconde contrainte est apparue : le tribunal constitutionnel de Karlsruhe a rendu un arrêt, fin juin 2009, qui a déclaré conforme le traité de Lisbonne à la Loi fondamentale allemande, mais au prix d’une limitation sans précédent de la marge de manœuvre européenne du gouvernement.

Ce sont ces deux éléments qui expliquent en grande partie les tergiversations de la chancelière 1274313002 durant de longs mois. « Il fallait effectivement à la fois tenir compte de nos contraintes de politique intérieures et éviter de se mettre le tribunal de Karlsruhe à dos », explique-t-on dans l’entourage du gouvernement. D’où le jeu du chat et de la souris pratiqué par Berlin afin de convaincre le FDP, la CSU et Karlsruhe que la crise grecque menace l’ensemble de la zone euro et que l’intervention est une nécessité.

L’Allemagne s’aperçoit, chemin faisant, que le cas grec peut lui être utile pour faire comprendre aux autres États membres que l’heure de la purge des comptes publics a sonné. Car l’endettement public menace la stabilité de l’euro. Ce n’est pas vraiment à la Grèce auquel Berlin pense en exigeant de la rigueur, encore de la rigueur, mais à la France, un poids autrement plus lourd. Or Paris ne semble toujours pas décidée à emprunter le chemin de l’austérité en cette fin d’année 2009 et se prépare même à lancer un nouveau « grand emprunt », heureusement limité à 30 milliards d’euros au lieu des 100 prévus au départ.

La crise grecque va donc servir de pédagogie pour tout le monde. On assume, à Berlin, d’avoir pris son temps pour intervenir afin de bien enfoncer dans le crâne de tout le monde que « l’Union n’est pas une union de transferts financiers » selon un membre du gouvernement et que la solidarité doit se mériter. « Le principe de base de l’économie de marché est que chacun doit assumer ses responsabilités », m’a expliqué hier Thomas de Maizière, ministre de l’Intérieur et proche d’Angela Merkel : « une aide précoce et inconditionnelle à la Grèce aurait suscité des paris des marchés et des demandes supplémentaires et cela nous aurait au final coûté plus cher ». Pour Berlin, il a fallu pousser au bord du précipice la Grèce pour qu’elle réalise que sa situation était dramatique et qu’elle se décide à adopter un plan de rigueur sans précédent. C’est seulement au lendemain de l’acceptation par Athènes d’une cure d’austérité de 30 milliards sur trois ans (équivalant à 150 milliards pour l’Allemagne) que la zone euro a adopté, le 2 mai, un plan d’aide à la Grèce d’un montant de 110 milliards d’euros sur 3 ans.

Cette crise, qui a menacé de gagner les autres pays de la zone euro, va aussi permettre à l’Allemagne de renforcer, selon ses désirs, la discipline budgétaire. Elle vient de mettre sur la table un plan en neuf points qui va des sanctions renforcées à l’examen ex ante des budgets nationaux par la BCE ou un organisme indépendant à la possibilité d’organiser la cessation de paiement d’un pays en passant par l’inscription dans les constitutions de l’équilibre budgétaire. Des propositions qui ont déjà été largement acceptées par ses partenaires, même si je les juge encore largement insuffisantes (papier à venir), un pacte de stabilité « plus » n’étant qu’une partie de la réponse.

Bref, si l’on en croit le gouvernement allemand, les marchés ont donc été instrumentalisés au bénéfice de l’Allemagne qui a profité de la panique pour imposer un retour à la rigueur, renforcer la gouvernance budgétaire de l’eurozone et ainsi garantir la stabilité à long terme de l’euro. La séquence des mois écoulés n’est pas en contradiction avec cette interprétation qui, si elle est exacte, montre qu’il y a des gens qui ont les nerfs solides en Allemagne.

Une chose est sûre : on ne peut qu’être frappé, avec le recul, par la série de plantages des marchés qui ont à chaque fois parié sur l’incapacité de la zone euro à faire face à la crise, la moindre hésitation allemande ou le moindre désaccord franco-allemand étant perçus comme le signe annonciateur de la fin du monde. Autant pour l’omniscience des marchés. Ainsi, jusqu’au bout, ils ont parié que le plan d’aide à la Grèce ne serait pas adopté, puis ne serait pas voté par le Bundestag et enfin que l’aide ne serait pas versée à temps pour éviter le défaut de paiement . Loupé : la Grèce a reçu les dix milliards d’euros dont elle avait besoin pour se refinancer le 19 mai. Autre erreur d’appréciation : ils ne pensaient pas non plus que la Banque centrale européenne se déciderait à intervenir sur le marché secondaire afin de racheter de la dette grecque, mais aussi espagnole ou portugaise. Loupé encore une fois : depuis le 10 mai, en dix jours, la BCE a épongé 16,5 milliards d’euros d’obligations d’État, ce qui est peu. Mais cela a suffi pour ramener les taux grecs à 2 ans ont ainsi été divisés par trois, pour revenir aux alentours de 6 %.

Les marchés ont aussi pensé que la zone euro ne serait pas capable d’empêcher l’extension de l’incendie à l’Espagne et au Portugal. Encore loupé : le 10 mai, les Européens ont créé un fonds de stabilisation doté de 440 milliards d’euros et ont autorisé la Commission à emprunter 60 milliards pour venir en aide aux pays qui seraient attaqués par les marchés, lançant ainsi le premier grand emprunt européen. Ils ont ensuite cru que le Bundestag n’adopterait pas ce plan ou qu’il le rendrait inopérant en exigeant un vote préalable de chaque Parlement avant de l’activer. Loupé encore une fois : le Bundestag va adopter ce vendredi matin le plan (même si les Verts et le SPD vont s’abstenir pour d’obscures raisons de politique politicienne).

Une telle persévérance dans le plantage mérite d’être saluée. Je ne sais pas si quelqu’un a finalement gagné de l’argent dans cette crise de la dette souveraine, mais je subodore que les suiveurs, ceux qui se laissent paniquer par les spéculateurs, y ont laissé des plumes.

Publicités
Cet article a été publié dans Jean QUATREMER. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s